16 septembre 2010

Les têtes de l'emploi - sociologie de bureau

Les employés de bureau ont-ils la « tête de l’emploi » ? A quel point leur apparence et comportement s’uniformisent-t-ils sous la pression de l’entreprise ? Se reconnaissent-ils à travers les fictions télé telles The Office (2001) – perle d’humour british inaugurant la prolifération des séries consacrées à la vie de bureau - et Camera café et ses personnages caricaturaux de comptable binoclard-puceau-souffre-douleur ou de secrétaire (très) blonde ?

 

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La réalité rattrape la fiction

 

 L’un des motifs du rire est de s’y reconnaître – pardon, d’y reconnaître ses collègues.

  Ainsi Corentin V., trentenaire, dix ans d’expérience en tant que commercial – actuellement dans une boîte parisienne de transactions électroniques d’une centaine d’employés :

 « Caméra Café c’est réaliste ! Quand on décompresse entre collègues, on se lâche pas mal sur « les têtes de l’emploi » comme tu dis. Il y a beaucoup de remarques sur l’apparence : « la secrétaire bonasse » ou les physiques… particuliers. Par exemple deux mecs aux cheveux longs viennent d’arriver dans la boîte, hé bien ça a pas mal jasé ! C’est toujours dit derrière mais c’est pas méchant, même si les moches s’en prennent vraiment plein la gueule. Finalement c’est juste la continuité du collège »

 Bonne illustration avec le type « fayot » : « Ce qui m’a le plus marqué c’est ce côté suce-boule flatteur de certains mecs, incroyables de zèle et d’ambition. Ils ont un look très travaillé, maniéré, en font des tonnes alors que je les imagine bien décompresser le dimanche, à bouffer des chips en calebute devant la télé ».

 

Un canon sinon rien

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Pour René J., la cinquantaine et patron d’une petite filiale d’agro-alimentaire en région parisienne : « Avoir une jolie secrétaire est important, car nous faisons quand même un travail de représentation. Pour ce poste, j’ai viré tous les CV sans photos. » Et à part le cliché de la jolie secrétaire ? « Ça varie beaucoup en fonction de la taille de l’entreprise : les grosses boîtes formatent le plus. Les pires sont les américaines. Chez XX (marque de sodas), c’est l’extrême : les nanas sont des vrais mannequins, tout le monde est sapé au top, on leur apprend à sourire tout le temps. Ils sont formatés par des séminaires à n’en plus finir : j’appelle ça une secte »

 Alors que la science démontre depuis longtemps déjà les faveurs sociales qu’induisent une grande taille ou un joli visage (donc ovale et symétrique), l'Observatoire des discriminations constate en 2004 un refus plus fréquent des CV de commerciaux en Ile-de-France s’ils comportent une photo peu avantageuse. Un an plus tard, la conclusion est la même concernant les obèses. 

 

 Le Punk en short est-il soluble dans l’entreprise ?

 

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-En France, La question de l’habillement a été ces dernières années la cause de plusieurs licenciements. Si la ségrégation sur critères physiques est l’une des 18 discriminations interdites par le code du travail, ce dernier précise néanmoins que l'employeur a le droit d'imposer des contraintes vestimentaires si celles-ci sont justifiées. La cour de cassation a ainsi dû régler plusieurs litiges, déboutant largement salariés en short ou jogging.

En revanche, le licenciement par une banque bretonne d’un employé punk dont la crête rose n’était pas du goût du patron a été jugé abusif, puisqu’il triait les chèques sans contact avec la clientèle – À l’inverse les commerciaux sont les premières victimes du diktat de l’apparence.

 La communauté d’irréductibles n’est pas tant gauloise qu’anglaise si l’on en croit Olivier Burel, coordonnateur de projets d'insertion professionnelle en Normandie, près de Rouen : « J’ai bossé en Angleterre et c’est fou la différence avec la France! Là-bas un rasta est accepté sans problème pourvu qu’il soit efficace. Ici le type passerait pour un marginal, un fumeur de joints, un glandeur. » Une de mes amies bossait il y a quelques années dans une pharmacie anglaise… en tenue punk. Vous imaginez ça en France ?

 On constate ces dernières années une hausse des procès intentés par les employés à leur entreprise pour discrimination physique, ainsi Rina Bovrisse, 36 ans, qui attaque  Prada Japon en justice : elle aurait été virée pour sa laideur et son embonpoint, faisant « honte » à son DRH. Non lieu récent.

C'est grave docteur?

 

psy

 

 Reste à analyser les risques pathologiques liés à l’uniformisation des apparences et comportements. Nous avons interrogé la psychologue Clémence Verley (interview intégrale à venir sur le blog) :

«  Les gens s’imposent un masque pour être acceptés par le groupe. Le sujet est, comme l’évoque Deleuze, schizophrénique avant tout. Le corps s’adapte et se transforme en fonction des situations, voir par exemple l’homme caméléon dans le film « Zelig » de Woody Allen. 

Selon Winnicott, le soi se construit autour de deux axes, le vrai-self et le faux-self, qui, lorsqu’ils sont dans des proportions raisonnables, facilitent la vie en société. Le faux-self c’est grossièrement ce qu’on appelle la politesse. Tout est question de mesure : un excès de politesse, un faux-self trop développé, engendre des personnalités fausses, un déguisement excessif qui cache une agressivité inexprimable, une difficulté à se sentir exister en tant que sujet indépendamment du regard de l’autre. Tout ceci peut conduire, à terme, à des troubles somatiques ou psychiatriques, notamment parce que l’identité de surface ainsi créée ne peut pas tenir indéfiniment. La défense, fragile et superficielle, finit par lâcher. »


Conclusion : matérialisme et infantilisation

La multiplication des procès laisse-t-elle espérer davantage de liberté dans les entreprises ou faut-il imaginer des employés de plus en plus contraints par les codes sociaux esthétiques ?

 « Au niveau historique, il me semble que les codes sociaux ont toujours été rigides. S’ils s’attachent à l’apparence aujourd’hui, c’est aussi parce que nous vivons dans une société capitaliste qui défini pour nous les objets de notre désir, sur des bases principalement matérialistes : des vêtements de marques, une belle voiture, une maison tout confort, une fille bien foutue, le dernier ipad, … bref, toutes ces choses que Perec décrit admirablement dans « Les choses ». Je ne pense pas que le sujet se dirige vers plus de liberté. Il participe lui-même à la création de codes sociaux rigides en y adhérant trop facilement, en ne cherchant pas à innover, en refusant de voir que l’autre ne diffère finalement pas beaucoup ou alors oui, il diffère mais c’est justement là l’intérêt. Arrivé là, c’est le « Bartleby » de Melville qui incarne cette capacité de refuser.
Voir l’employé en simple victime de l’entreprise serait simpliste ; ce n’est pour moi que l’autre nom d’un fléau bien plus préoccupant, et typique de la société moderne : l’infantilisation des adultes. »

A venir : l'interview intégrale de Clémence Verley

                              Saladin Sane

Posté par Saladin Sane à 15:24 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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