07 août 2009

Grand Guignol (2) Pétunia ou les vertus de l'inquiétante étrangeté

Suite de l’article consacré au festival de Grand Guignol donné cet été au Ciné 13 Théâtre de Montmartre…

 

 Pour peu qu’on voit les détraquées, il est bien difficile de ne pas enchaîner, inlassablement, les autres pièces, quitte à les voir plusieurs fois – c’est mon cas.

Dans la continuation du thème de la femme fatale, L’Atroce volupté met en scène Djana, ancienne danseuse de cabaret dont l’époux est mystérieusement paralysé.

Les préceptes médicaux - recourir à l’hypnose et donner du mouvement au malade – sont appliqués par l’épouse elle-même, qui s’adjoint l’aide d’un amant bientôt horrifié des « talents » de sa maîtresse… Joli rôle d’Elise Chieze en manipulatrice douce et perverse, face à un Frank Clément épatant en amant affolé, et qui sera tout aussi efficace en docteur Leduc.

Si les maris cocufiés sont parfois réduits à l’impuissance, tel n’est pas le cas du coiffeur de La loterie de la mort. Alors qu’on le croyait tué lors de son évasion de l’asile psychiatrique, le voici à « raser » gratis les amants de sa femme, bien aidé par un compagnon de cellule.

Photobucket

Dans Le baiser de sang, le scalpel succède au rasoir. Le professeur Leduc inaugure la pièce d’une opération ratée, trépanation d’un réalisme saisissant. Puis surgit Joubert, qui le supplie de lui sectionner le pouce, dont il dit souffrir atrocement. Leduc, ne diagnostiquant aucune maladie, s’y refuse. Joubert souhaite donc s’en charger lui-même – mais va-t-il s’arrêter là ?  

Pour Henri, toute opération est inutile : vitriolé par sa maîtresse, sa seule consolation pourrait être de la faire condamner en justice. Mais il s’y refuse, laissant ses proches entre surprise et indignation. Sa maîtresse, à sa demande, vient lui rendre visite. Henri reste magnanime et dos au public, quand soudain… Le baiser dans la nuit ? Dans les rôles de Joubert ou d’Henri, Jonathan Frajenberg, tantôt vitriolé tantôt amputé, nous marque par sa présence. 

 

  Voilà déjà un bien beau programme. Mais Frédéric Jessua, fondateur de la compagnie Acte 6 et initiateur du festival, ne comptait pas s’arrêter là…  C’est à sa demande que Jean-François Mariotti, directeur de l'Héautontimorouménos ( !) va écrire et mettre en scène Gabegies Grand Guignol.

 

Tout en restant dans l’esprit de l’époque, Mariotti s’inspire de faits divers contemporains, d’où ce couple de lesbiennes qui part se réfugier dans une cabane : une femme enceinte et sa compagne, médecin génial et déjanté qui s’apprête à lui faire vivre un étrange accouchement. Mais cette dominatrice en blouse blanche aura fort à faire face à un serial-killer migraineux auquel vient de pousser un troisième œil. Sans compter une épidémie de grippe porcine aux effets inattendus. Chirurgie de fortune, vomissements et torture à la cuillère se succédent au milieu des hurlements… quand soudain m’apparaît Pétunia-la-porte-malheur. Le spectre de la pièce.  Je suis au premier rang. Elle s’avance en bord de scène, se tourne, lentement, vers la droite. Me fixe droit dans les yeux, avec insistance. Son regard ne cille pas pendant de longues secondes. Une sensation unique. Je suis abasourdi – le temps se fige, me voilà projeté chez  David Lynch, Edgar Poe ou l'inquiétante étrangeté que décrit si bien Freud. 


petunia2

                                Sophie Neveu - troublante Pétunia...

Après le spectacle mon côté analytique a repris le dessus et je me suis posé tout un tas de questions. Ce fameux regard était-il improvisé ? Qu’avait ressenti la comédienne à ce moment précis ? S’était-elle rendu compte de l’extraordinaire effet qu’elle avait produit ? Dans ce rôle de Pétunia, Sophie Neveu avait été extraordinaire et troublante. Quant à Cécile Pericone, en médecin déjanté, et Maxime Le Gall, qui cumule les rôles de prince du macabre et de serial killer, ils forment un couple effrayant, électrique, qui vous laissera sans voix.  

Vous rirez, souvent. Sursauterez sur vos sièges - très confortables, ils sont fait pour ça. Les âmes sensibles souffriront peut-être devant quelque amputation, cerveau qu’on charcute et visages que ravagent gangrène ou vitriol.  Les pièces, assez courtes, ont un rythme qui ne risque pas de vous lasser. Les comédiens sont géniaux, beaucoup d’entre eux m’ont donné envie de les suivre à l’avenir (et d’autres viendront en août). Bravo à eux !

Sur le site Les Trois Coups, consacré au théâtre, un blogueur interroge Frédéric Jessua : Pourquoi ressusciter ce grand-guignol ?

On aurait pu dire pourquoi ne pas l’avoir ressuscité plus tôt – ou plus souvent, car il y a eu d’autre essais.

Le metteur en scène répond qu’il s’agit de « retrouver une vraie proximité entre le spectateur et l’acteur ».

C’est également l’idée que développe Agnes Pierron dans Le Grand Guignol, une excellente anthologie aux éditions Robert Laffont :

« Au lieu de sortir ému, ébranlé par le spectacle, le spectateur d’aujourd’hui, dans le meilleur des cas, se dit « intéressé ». Le théâtre qui fonctionne encore, c’est « le théâtre des professeurs »… avec la mise en place de toutes sortes de béquilles : dossier pour les collectivités, dossiers de presse, dossiers programmes (…) C’est que le spectateur ne sait plus comment jouir (…) il aura compris quelque chose autour du spectacle ; mais à coup sûr il ne l’aura pas pénétré ; il sera passé à côté de ce qui en fait sa nécessité artistique et sa charge émotive »

Alors chers amateurs de théâtre partez à la rencontre des femmes fatales, chirurgiens déments et autres malades nerveux que hante la compagnie des spectres. Pénétrez pour un temps les arcanes des cervelles surchauffées. Et jouissez.       

  Saladin Sane

Posté par Saladin Sane à 12:46 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
Tags : , , , , ,


Commentaires sur Grand Guignol (2) Pétunia ou les vertus de l'inquiétante étrangeté

Nouveau commentaire