28 avril 2010

De la médiocrité heureuse dans un monde sans Dieu

Médiocre

Samedi 24 avril, dans le cadre de la sortie de son dernier livre le goût de vivre et cent autres propos,  s’est tenue une conférence d’André Comte Sponville à la librairie rouennaise L’Armitière.
Salle bondée du premier étage. Le philosophe fait son entrée – costume beige, chemise blanche, lunettes – élégance intello-sobre – pas le temps malheureusement de juger des chaussures.

comte Sponville1


L’animatrice s’étonne que personne au début n’ose se mettre au premier rang. Un classique pourtant. Y a-t-il une peur régressive - tel chez l’élève qui craint d’être interrogé - ou, pire, pugilistique ? Car si Comte Sponville n’a pas la réputation de philosopher au marteau,  il y a dans la présentation le l’animatrice une ambiance de noble art. Le CV du maître ressemble au palmarès d’un boxeur invaincu qu’on vient en masse admirer. Pour preuve : né en 52, il débute sa carrière amateur à Normale Sup, coaché par Althusser. Ses succès olympiques (thèse, agrégation) lui valent une chaire à la Sorbonne.
Ses débuts pro se font en dilettante : premier ouvrage en 1984 (Traité du désespoir et de la béatitude),  le suivant seulement cinq ans plus tard.
Il accélère avec six publications entre 91 et 95, avant un silence de trois longues années. Embourgeoisement. Mais l’œil du tigre se rouvre - il multiplie les uppercuts philosophiques en ne se consacrant plus qu’à l’écriture à partir de 97.
La consécration mondiale, il l’obtient en étant traduit en 24 langues – avant d’obtenir une nouvelle ceinture en 2008, en tant que membre du Comité consultatif national d'éthique. 

L’accouplement de la philosophie et du journalisme
Dans le goût de vivre et cent autres propos, le philosophe fait œuvre de journalisme philosophique. Tirant son origine d’Alain et de ses Propos, le genre est depuis tombé en désuétude, au regret de Comte Sponville qui déplore en outre qu’ « Alain soit si peu lu, y compris par les philosophes ». Il représente pourtant « la plus belle prose d’idée du XXe siècle avec Valéry, c’est dire ! »
Dans ses propos, exercice quotidien d’écriture journalistique, Alain faisait preuve des trois vertus cardinales que sont « la brièveté, la clarté et la diversité ».
Il en fallait pour définir l’Homme à la manière de Comte Sponville...

Qu’est-ce qu’un Homme ?
Se définit-il par sa faculté à faire de la politique (Aristote) ? Rire (Rabelais) ? Raisonner (Descartes) ? Travailler (Marx) ? Créer (Bergson) ? 
Non. « Aucun de ces traits n’est généralisable à tous les êtres humains » D’où une définition qui s’en tient à un « biologisme strict » : « Est humain tout être né de deux êtres humains »
Pour Comte Sponville « l’homme est avant tout un animal », dont la spécificité réside en sa possibilité d’ « humanisation », c'est-à-dire à devenir humain au sens moral du terme.
Six milliards d’animaux qui pourraient être humains, s’ils n’étaient le plus souvent « salauds » ou « médiocres »...

La trinité athéiste : êtes-vous méchant, salaud ou médiocre ?
Il n’y a pas de « méchants » dans le sens kantien du terme. Comte Sponville s’oppose à Kant et à sa théorie du mal pour le mal. Ce qu’on appelle méchanceté n’est qu’un comportement que sous tend un intérêt. Il cite l’exemple du sadique qui ne cherche que la jouissance à travers la souffrance qu’il inflige, et pas cette souffrance en elle-même. Pas de méchants donc, mais des « salauds » et surtout des « médiocres » - d’une amoralité moindre, et que sont la grande majorité d’entre nous.   
« Je ne crois pas en l’Homme, je trouve ça absurde, comme de dire que l’on croit en un verre d’eau : je constate son existence et c’est tout » : croire en l’Homme impliquerait que l’on donne un sens à l’humanité, or elle n’en a pas, de même que la vie elle-même.

La vie n’a aucun sens

Sens de la vie

Il a tiqué, André, lorsque dans sa présentation l’animatrice l’a remercié de nous aider à trouver un sens à notre vie. S’est empressé de noter l’affront. Il répondra :
« Je ne cherche pas de sens à ma vie, surtout pas ! »
Et de préciser les trois sens du mot sens : perception/signification/but
Après avoir rapidement évacué le premier terme et la question des cinq sens (quid de la proprioception et de l’intuition ?), il s’attarde sur les deux autres :
« Les philosophes ne cherchent pas de signification à l’existence, en tous cas pas avant la seconde moitié du XXe siècle. »
Quant au but, il cite Montaigne : « la vie est en elle-même son sens et sa visée », qui m’évoque « la seule fonction d’un être c’est d’être » de Henri Laborit (chercheur  – agnostique - du XXe siècle).
Mais Comte Sponville comprend cette envie de se rassurer à travers la quête du sens de la vie : « le matin certains ont des réveils faciles, ça n’est pas mon cas ! J’ai du beaucoup philosopher pour apprendre à aimer la vie ». Montaigne conclut ses Essais en proclamant qu’il aime la vie. Mais il était croyant, lui. Rien de tel chez Comte Sponville, qui se définit en « athée non dogmatique et fidèle » : non dogmatique car la question de la foi n’est pas démontrable, l’athéisme n’est qu’une croyance parmi d’autres, et fidèle car il s’inspire de la morale judéo-chrétienne.   

3 raisons de ne pas croire en Dieu :
Trois arguments « parmi d’autres » :
1-    Il y a trop de mal sur terre, y compris en dehors de toute responsabilité humaine (les catastrophes naturelles par exemple)
2-    « L’humanité est médiocre, y compris moi-même (…) Nous sommes plus crédibles en tant que parents du singe que comme créatures de Dieu »
3-    "Je préférerais que Dieu existe".

Ce dernier argument est paradoxal et se comprend en considérant la religion comme une illusion au sens Freudien du terme, c’est-à-dire comme une croyance dérivée des désirs humains. « Dieu correspond à mes désirs les plus forts : une vie après la mort, retrouver les défunts, être aimé ».
Sans Dieu ni sens à la vie, que nous reste-t-il ? La politique et la morale. Soupir ?

Politique : le no future à la française

French no future

Comte Sponville cite Alain : « obéissance au pouvoir, respect à l’esprit seul ». Il conseille de « garder ses distances » vis-à-vis de la politique plutôt que d’entretenir le climat passionnel stérile qui prévaut actuellement, et ironise sur « ces soi-disant intellectuels qui passent leur dîner à gloser sur la petite taille de Sarkozy ».    
Et lorsqu’on lui demande s’il est partisan du catastrophisme ambiant : « Économiquement la France régresse depuis vingt ans, c’est important quand même » et de citer un récent sondage qui révèle que « les jeunes français sont les jeunes les plus pessimistes du monde. Or on ne pourra s’en sortir que par la politique seule ». En tête de la positive attitude trônent la Chine, le Brésil et… toujours la statue pourtant branlante d’Uncle Sam.   

De Mai 68 à l’humanisme pratique
Il s’agit de se détacher d’un Mai 68 qui n’a aucune valeur conceptuellement parlant même s’il le trouve « sympathique », et souligne le danger d’avoir tant revendiqué le « meurtre du père ». Suit sa conception « simplificatrice » d’un Ancien Testament qui symboliserait la loi du père tandis que le Nouveau représenterait, à travers le martyr chrétien, l’amour maternel. Pour Comte Sponville, le prolongement actuel de l’anti-patriarcat se traduit par un fréquent laxisme éducatif au point de menacer la loi sociale et l’autorité, nécessaire « rempart contre la barbarie ».
A une question sur l’apport de la philosophie concernant le choix politique, le philosophe répond qu’à la différence de la religion, le clivage gauche/droite n’est pas une question philosophique : « la politique est conflictuelle par essence, et nécessite donc au moins deux camps » La philosophie politique n’amène pas à choisir ce camp mais à la compréhension des mécanismes hiérarchiques.
Reste à défendre un « humanisme pratique », qui n’est pas religieux mais simplement moral, qui vise à « pardonner aux humains le peu qu’ils sont » (ah ce ton délicieusement chrétien tout athéiste qu’il soit…) et qui pense que « le goût de vivre s’apprend et s’éduque comme tous les goûts », et ne dédaigne pas pour cela, sage parmi les sages, s’abreuver des philosophies les plus diverses.

Sagesse antique : Stoïques et épicuriens   
Comte Sponville n’est pas stoïque car il refuse les notions de « panthéisme, de providence, d’ordre du monde, de destin »  même s’il reconnaît « une part de stoïcisme dans toute sagesse ». Ce qu’il y apprécie, c’est le fait d’appliquer sa volonté à ce qui dépend de nous, et de se détacher de l’espérance – c'est-à-dire du désir de ce qui ne dépend pas de nous.
Mais il revendique davantage l’épicurisme et ses notions centrales de hasard et de nécessité.

Sagesse orientale : Confucius vs Lao Tseu
Il cite la « petite sagesse » du Confucianisme, se dit déçu de ses recueils « d’évidences », bien loin de « la grande folie taoïste », philosophie qui outre son brio le séduit par son immanence. Sa synthèse avec le bouddhisme originel indien a donné le Chen, bouddhisme syncrétique  sauce chinoise.

Et l’écologie ? 
Il fallait bien que je participe… Une question m’est subitement venue, concernant l’écologie et son gavage médiatique. Et Dieu sait (pardon M. Sponville) que je prends garde au tri des déchets ou au gaspillage de l’eau depuis longtemps déjà. J’ai interrogé notre philosophe sur ce qui était « presque une religion », une écologie « obsessionnelle » qui dans le cadre d’une société toujours plus aseptisée s’ajouterait à la dictature médicale qu’a décrit Ivan Illich. Soignez-vous, soignez la nature, faites at-ten-tion. Société du sécuritaire et du contrôle, bardée de statistiques au nom de la sacro-sainte santé. A quand l’athéisme écologique ?
Alors Comte Sponville me répond d’un thèse/antithèse – nécessairement rapide car le débat touche à sa fin - s’offusque de « l’écologisme religieux qui prend la nature pour dieu », ironise sur les clichés de Gaïa la déesse-Terre et demande « qu’on arrête avec la beauté du chant des oiseaux, aucun d’entre eux ne vaudra jamais Mozart ! »
Puis vient l’antithèse : « la Chine mais aussi l’Inde, à laquelle on pense moins mais qui a un taux de croissance supérieur, auront bientôt 1,5 milliards d’habitant chacune. Soit la moitié de la population mondiale actuelle. S’ils adoptent notre mode de vie, la Terre sera ravagée en trente ans. Nous allons au devant d’une catastrophe planétaire… »   

Chine et pollution

Pour conclure
Achevons sur la question d’une participante qui cherche à savoir qui choisir parmi ces philosophes « qui ont tous l’air d’avoir raison » et qui pourtant se contredisent entre eux.
Comte Sponville distingue alors l’admiration de l’adhésion : il admire Leibniz et Kant pour leur « prodigieuse intelligence » bien que ses convictions le rapprochent davantage de La Mettrie et d’Epicure. « Le vrai but de la philo est de répondre à la question : comment vivre ? » Elle ne se prétend pas objective ni n’est une introspection. « Elle est l’étude de la tension entre le monde et notre subjectivité propre. »
Et de nommer Pindare dans une citation popularisée par Nietzsche : « deviens ce que tu es »

Le philosophe raccroche les gants. Ray Sugar Robinson fait philosophe. Brio, élégance du style, orateur d’une aisance peu commune. Le public est conquis - adhésion majoritaire, admiration unanime.

   

                   Saladin Sane

Posté par Saladin Sane à 00:06 - - Commentaires [2] - Permalien [#]
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Commentaires sur De la médiocrité heureuse dans un monde sans Dieu

    (mais quel étrange titre qui fait mal aux yeux )

    « la brièveté, la clarté et la diversité ».
    oui la limpidité , quelle belle qualité

    c'est donc un livre sur Alain ? tu l'as lu? tu en as lu de Comte Sponville?

    "à « pardonner aux humains le peu qu’ils sont » (ah ce ton délicieusement chrétien tout athéiste qu’il soit…) "
    athéisme , pas si sûr. certains de ses écrits indiquent une ouverture à une certaine ferveur, en tous cas la compréhension d'une certaine sagesse

    Posté par miles davis, 18 janvier 2012 à 22:39 | | Répondre
  • :p

    Posté par miles davis, 07 avril 2012 à 19:49 | | Répondre
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