04 août 2009

Ca bute à Montmartre - le retour du Grand Guignol

Il se passe des choses étranges à Montmartre. Alors que d’innombrables touristes envahissent en ce moment même ce charmant XVIIIe arrondissement de Paris, une part croissante d’entre eux semble inexorablement attirée vers une obscure salle de l’avenue Junot. Les plus sensibles, mus par leur instinct, ressentent un je-ne-sais-quoi qui les persuade que  c’est là que ça se passe. Certains, informés par la presse ou le bouche à oreille, savent qu’en ces lieux il est des spectacles à ne pas manquer. D’autres encore, interloqués par ces comédiens en costumes d’aristocrates ou vêtus de blouses sanguinolentes qui les haranguent en pleine rue, sont comme aimantés vers le ciné 13 théâtre. Si les raisons de leur venue sont différentes, leur jugement est unanime : Le festival  ça bute à Montmartre  est un événement à ne pas manquer. Quelle réjouissante renaissance du Grand Guignol, genre théâtral aux extravagances érotico-médico-morbides jadis très en vogue et qu’une nouvelle génération de comédiens incarne avec brio.


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Première pièce, première claque : Les détraquées d’Olaf et Palau (1921).

La pièce se déroule dans le bureau de Mme de Challens, directrice d’un pensionnat pour filles. Il y règne une ambiance fébrile alors que l’on s’apprête au spectacle de fin d’année.

Le concierge apporte le courrier. Un tempérament bonhomme isolé parmi ces femmes dont les maladies nerveuses sont exacerbées par la chaleur.

Il se remémore le bal Louis XV de l’année précédente, spectacle de travestis qu’avait organisé Solange, le professeur de danse. Il y eu un drame. Une de ses élèves, à laquelle elle avait « fait des observations », fut retrouvée ensanglantée au fond d’un puits. Le concierge se réjouit, car au moins Solange ne sera plus des leurs cette fois.

Le professeur de cette année se fait attendre. La directrice, fébrile, est aux nouvelles. Fait fleurir la chambre qui doit l’accueillir. Un télégramme. Soulagement : il débarque du train de quatre heures.

Entre deux, une élève, Lucienne, supplie sa grand-mère de la retirer du pensionnat – mais reste muette une fois convoquée par la directrice, qui avouera plus tard sa fascination devant « une nature aussi passive, aussi malléable ».

Arrive le personnage central de la pièce. Mes mains se sont crispées sur le fauteuil. La femme, d’élégance sculpturale, tient une valise à la main. Robe noire et talons hauts. Chevelure brune en chignon. Regard vague dont les grands yeux accentuent encore l’inquiétante étrangeté. Erreur cher concierge... Solange est de retour. 

La tragédie est en route, qui précipitera l’arrivée d’un commissaire mollasson et d’un médecin hyper agité lui hurlant ses théories sur la perversion sexuelle et le danger des dortoirs.

Le duo, brillamment interprété par Julien Buchy et Laurent Papot, représente - en compagnie d’ Aurélien Osinski, convainquant en concierge un peu nigaud – le versant humoristique de la pièce.

Quant au côté sombre, il s’incarne à merveille chez tous les autres comédiens, parmi lesquels il faut rendre un hommage tout particulier à Dominique Massat. Tour à tour glaciale, agitée, shootée à la morphine, sadique, somnambule, nymphomane et pédophile frénétique, notre fameux professeur de danse est d’une justesse éblouissante à chaque apparition. On comprend mieux en constatant sur son CV un passé sulfureux, à fréquenter Genet ou le Rocky Horror Picture Show

Jouée pour la première fois en 1921 au théâtre des Deux-Masques, la pièce scandalise la critique. L’un de ses auteurs, Olaf, est en réalité un grand neurologue du nom de Joseph Babinski qui assiste à la première muni d’une barbe postiche.

Tout ceci attire la curiosité d’André Breton, pape du surréalisme, qui à son tour vient découvrir la pièce. Il fait l’apologie de ce « chef d’œuvre noir », et restera fasciné par la Solange de l’époque – une certaine Blanche Derval, « la plus admirable et sans doute la seule actrice de ce temps » (sic). Devenue son égérie, elle sera la source d’inspiration de Nadja, célèbre roman de Breton dont la conclusion assène :

« La beauté sera convulsive ou ne sera pas »…

 A suivre…

        Saladin Sane


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