28 septembre 2010

Les têtes de l'emploi (2) - Un caméléon chez le psy

Le précédent article, Les têtes de l'emploi, posait la question de la dictature de l'apparence au bureau et de ses conséquences : employés-caricatures, procès en hausse et troubles psychiatriques. J'y interrogeais entre autres la psychologue Clémence Verley, dont voici l'interview intégrale. Remercions-la chaleureusement pour sa longue analyse mêlant thérapie, télévision, cinéma, théâtre et littérature - et les illustrations photographiques dont elle est l'auteur.



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1 - Vous êtes Psychosociologue et Psychologue Clinicienne : pensez-vous avoir la tête de l’emploi ?

Dans mon imaginaire — peut-être partagé ? — le psy est une personne plutôt âgée, au visage neutre ou quasi austère, voir monacal. Partant de là … non, je n’ai certainement ni l’âge, ni la gueule de l’emploi. Cependant, certains patients me disent que je porte bien mon prénom ! J’ai peut-être le prénom pour l’emploi, ou la tête du prénom, ou encore l’emploi du prénom à titre professionnel ? Quoi qu’il en soit, je ne suis pas juge, encore moins de cela. J’ajouterai aussi que mon métier de psychologue m’identifie socialement mais il n’est qu’une partie de mon identité de sujet. La vie sociale impose le masque. Sous le masque, l’identité est multiple. Le sujet est, comme l’évoque Deleuze, schizophrénique. Le corps s’adapte et se transforme en fonction des situations, à l’instar de l’homme caméléon dans le film « Zelig » de Woody Allen.

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2 – La réalité dépasse la fiction ?
Depuis la version anglaise de « the office » jusqu’à « caméra café », les séries télé consacrées au monde de l’entreprise sont légions. On y découvre des patrons à l’humour lourd, des rumeurs à n’en plus finir, des bimbos-secrétaires ou comptables-souffres douleurs. Pures caricatures ou assez réalistes malgré tout ?

Je pense qu’il y a plusieurs points à relever dans votre question.Tout d’abord, ces deux séries sont très différentes. Il est donc délicat d’utiliser le même angle de vue pour ce qui nous occupe ici.
L’une, « The office », a un parti pris cinématographique très particulier puisqu’elle est filmée comme un documentaire. Sans l’humour typiquement anglais et la sobriété des décors, on pourrait presque penser à de la télé réalité. Cependant, il s’agit bien d’une fiction. Fiction qui se prend pour une réalité en montrant la réalité du travail, et cela d’autant plus finement qu’elle laisse entrevoir le travail de la fabrication du film. L’idée est brillante ! L’efficacité est double puisque la question de la vie en entreprise se rencontre à la fois dans le propos et dans la forme même de la série.

L’autre au contraire, « Caméra café », est filmée de manière académique. La caméra ne bouge pas, les techniciens ne sont jamais vus. De plus, cette série utilise l’humour elle aussi, mais en y ajoutant une atmosphère trop propre, trop colorée. Un peu comme le décors de la maison dans le film « Mon oncle », de Jacques Tati. Ou encore, le début de « Blue velvet » de Lynch. L’univers kitsch et aseptisé ne tient pas bien longtemps et est utilisé pour amener une critique, qui sera d’autant plus violente qu’elle sera contrastée. Dans Caméra café, rien de tel. L’excès ne sert qu’à fortifier l’identification aux personnages, à travers une jouissance de l’extrême, de la caricature, et du cliché facile et léger. L’humour sert alors au spectateur à
décompresser en sortant du travail, en évitant l’effort de pensée que permet le prêt-à-penser télévisuel. Tout comme dans les entreprises d’ailleurs. Tout est fait pour éviter de penser, se regrouper, réfléchir et prendre des décisions en équipe. Question de pouvoir.

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Ces deux séries utilisent donc des procédés et des extrêmes très différents, mais on peut néanmoins faire un parallèle : celui de la caricature. A quoi sert la caricature, c’est-à-dire l’humour ? Détourner la réalité pour en faire une fiction, sublimer
finalement, est une défense précieuse. Il s’agit alors de décompresser, de pouvoir en rire, mais aussi de se créer une identité commune. La création du cliché, de la caricature, permet à la fois le clivage de l’objet (bon / mauvais objet), mais il favorise
aussi le lien à travers la construction d’un langage commun. Ces séries sont intéressantes de ce point de vue là : elles viennent nommer le réel — réel au sens lacanien de l’indicible — pour éviter de rester dans l’angoisse du rien, de
l’incompréhension, de l’incohérence des nouvelles organisations du travail dans lesquelles le sens du travail a le plus souvent disparu. L’idée est ainsi de reconstruire du sens fictivement parce que le travail n’a plus aucun sens pour l’employé, celui-ci
étant dépossédé de tout point de vue holistique sur ce qui occupe la majorité de son temps. Recréer du sens et du lien là où il n’y en a plus. Voilà l’idée importante à retenir de ces séries populaires.


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Science et psychomorphologie.
Pour en revenir plus spécifiquement au visage, pensez-vous que son observation soit un indicateur assez fiable de la psychologie ? Les traits anguleux correspondraient à un caractère fort, un front développé serait signe d’intelligence, etc. Y a-t-il des fondements scientifiques à la psychomorphologie ?

La phrénologie a été abandonnée depuis longtemps. Comme bien d’autres théories…Cela pose donc surtout la question de la véracité de la science, qui est avant tout mouvement, puisque sans cesse remise en cause.
L’existence de la morphopsychologie sous-entend qu’il y aurait des traits associés à des caractères, avec une idéologie bien entendue génétique derrière cela. La science tente toujours d’objectiver ce qu’elle étudie. Finalement, la même différence se retrouve entre psychologie scientifique et recherche psychanalytique : les uns prônent le généralisable, les autres la subjectivité. Selon moi, tenter de généraliser une forme pour l’associer à un caractère est aussi grotesque et simplificateur que de réduire le sujet à un symptôme. Le sujet toxicomane n’est jamais toxicomane par exemple. Il ne se défini pas par la drogue
qu’il consomme. Il est ailleurs. Le toxicomane n’existe pas.
Je pense qu’il faut prendre la question à l’envers. Ce n’est pas la forme qui engendre le caractère, c’est le caractère (formé peu à peu en fonction de données peut-être génétiques mais surtout environnementales) qui modifie la forme d’un visage. Il n’y a
qu’à voir le visage de certains alcooliques ! Le facteur environnemental alcool transforme les traits, la couleur du visage, l’odeur de la peau, le caractère, etc. Ensuite les choses s’enchaînent : les modifications ont créé un masque particulier qui
provoqueront le rejet dans le monde du travail par exemple. Ce rejet peut alors accentuer l’alcoolisme et ainsi de suite. C’est la dégringolade.
L’inverse existe aussi : le bluff. On met un beau masque, il provoque le désir, et ça s’enchaîne vers le positif. C’est Bob Dylan qui s’invente un personnage et accède à un monde auquel il n’aurait jamais accédé sans ce masque.
L’observation psychologique existe, elle est efficace, mais elle toujours partielle. Elle est observation du masque, que chacun se fabrique inconsciemment ou non, selon des agencements et des contextes particuliers ; et non l’observation de l’essence même du sujet, inaccessible par le regard seul. L’observation du masque est très utile lors d’un entretien clinique si l’on cherche ce qu’il y a derrière. Il sert d’indice pour ensuite accéder aux fantasmes sous-jacents.


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Vers une dictature de l’apparence ?
Habits, maquillage, coiffure : la construction du look est parfois très travaillée. Voyez-vous une évolution des entreprises en ce domaine ? Les employés vont-ils vers plus de liberté ou sont-ils de plus en plus victimes de codes sociaux qui deviendraient plus rigides ? On évoque souvent la dictature de l’apparence, le développement de la chirurgie esthétique par exemple…

Reprenons donc l’image du masque. Celui-ci permet de faire comme si. De faire croire à l’autre que nous savons, que nous sommes légitimes, et cela fonctionne dans la plupart des situations sociales de la vie courante. C’est le sujet supposé savoir, c’est aussi ce qui permet le transfert. Selon Winnicott, le soi se construit autour de deux axes, le vrai-self et le faux-self, qui, lorsqu’ils sont dans des proportions équilibrées, facilitent la vie en société. Le faux-self c’est grossièrement ce qu’on appelle la politesse. Celle-ci est nécessaire. Cependant, tout est question de mesure : un excès de politesse, un faux-self trop développé, engendre des personnalités fausses, un déguisement excessif qui cache une agressivité inexprimable. Ce renversement de l’agressivité en trop de politesse est peut-être en jeu dans le look trop poli, trop conventionnel, trop
parfait en quelque sorte. Ce qui cache certainement un profond malaise à trouver sa place, à se sentir exister en tant que sujet, indépendamment du regard de l’autre
. Ca, c’est pour la part psychopathologique. Néanmoins, comme tout objet d’étude est à comprendre sous un angle multifactoriel, on ne peut bien entendu pas éviter ici les questions socio-culturelles que posent cette, à priori « dictature de l’apparence ». Il me semble que les codes sociaux ont toujours été rigides, mais différemment. S’ils s’attachent à l’apparence aujourd’hui, c’est — bien sûr parce que nous vivons dans une société capitaliste qui défini pour nous les objets de notre désir, sur des bases principalement matérialistes : des vêtements de marques,
une belle voiture, une maison tout confort, une fille bien foutu, le dernier ipad, … bref, toutes ces choses que Perec décrit admirablement dans « Les choses » — ; mais c’est aussi tout simplement parce que la beauté, la bonne forme, ça rassure. J’en reviens donc à mon histoire de bluff.

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Le sujet-capitaliste crée des objets de désirs. Ces objets de désirs sont adoptés peu à peu et deviennent la norme. Pour être accepté par l’autre, il faut se rendre désirable, donc partager la même norme. Et pour faire croire à l’autre que l’on est normal, on bluff en se déguisant, en prenant l’apparat du double. Si une certaine forme de différence est acceptée, c’est alors une fausse différence, non fondamentale. Une différence de surface autrement dit. On ne sort toujours pas de la surface, voir de la
grande surface…
Pour finir, je dirai que le sujet ne va pas vers le « plus de liberté » que vous évoquez, parce qu’il participe lui-même à la création de codes sociaux rigides en y adhérant trop facilement, en ne cherchant pas à innover ou tout simplement à supporter la différence. L’employé (que je suis aussi), n’est pas victime de codes sociaux rigides, il en est l’instigateur, l’intime collaborateur, le responsable en somme, puisqu’il y participe. Arrivé là, c’est le « Bartleby » de Melville qui incarne cette capacité de refuser. La notion de victimisation n’est pour moi que l’autre nom d’un fléau bien plus préoccupant— typique des systèmes capitalistes qui ainsi peuvent créer et maintenir leur pouvoir sur les masses — : l’infantilisation des adultes. Mais sur ce sujet là, une autre interview serait nécessaire…


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Quelles sont les pathologies les plus fréquentes liées à cette question de l’apparence dans le milieu de l’entreprise ? Quelles sont les différentes approches thérapeutiques qui en découlent ? (Comportementales, psychanalytiques…)

Qui, dans l’entreprise, prend le risque de dire : « I would prefer not to » ? Oser cela, c’est oser dire « je ». Or, pour dire « je », encore faut-il que le vrai-self puisse s’exprimer et que l’apparence ne soit pas la défense principale du sujet. J’appelle ici
apparence tout ce qui concerne un excès de bonne conduite (vestimentaire, langagière, comportementale, …). Dans le cas contraire, un faux-self pathologique peut conduire, à terme, à des troubles somatiques ou psychiatriques, notamment
parce que l’identité de surface ainsi créée ne peut pas tenir indéfiniment. La défense, fragile et superficielle, finit par lâcher.

Il y a effectivement plusieurs approches thérapeutiques face aux décompensations dans le cadre du travail. Tout d’abord l’absence de réponse. Personne ne voit rien, la personne craque, elle se retrouve seule, parfois mise au placard, parfois licenciée. L’entreprise ne fait et ne fera rien parce qu’elle considère que le problème n’est pas professionnel et qu’il faut se
débarrasser au plus vite des improductifs.

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Une autre réponse est celle de la médecine du travail, qui conduit là aussi souvent à un isolement vis-à-vis de l’entreprise, puisqu’il n’y a toujours pas de reconnaissance groupale des problèmes engendrés par les nouvelles organisations du travail.
L’employé peut alors se mettre en arrêt maladie, se faire prescrire un traitement, mais même accompagné il reste symboliquement seul. C’est souvent suite à cela qu’un travail psychologique individuel est proposé et/ou commencé.
Il existe aussi des réponses que je nommerai comportementales. L’entreprise prend conscience qu’il existe des dysfonctionnements et fait appel à un coach pour remotiver ses troupes, à base de formations, d’apprentissage de la communication non violente, de recettes toutes faites. Certains vont même plus loin en proposant des
divertissements et autres vacances en équipe, sensées favoriser le « vivre ensemble », la compréhension et la communication à travers la création de liens faussement fraternels
. (Ici, vous pouvez aller lire une très belle pièce de Valère Novarina, « L’atelier volant »). Ou encore un article que j’ai écrit en m’inspirant de ce texte, qui se trouve ici.
Une autre réponse (très rare dans les secteurs autre que médio-sociaux ou éducatifs), est de faire appel à un psychosociologue. Son boulot est de repérer la dynamique de groupe et de mettre au travail l’équipe à partir soit de la parole uniquement, soit en utilisant une médiation (photolangage, psychodrame, sociodrame, thèmes, etc.). Ce type de travail s’effectue sur une durée plus longue que ce que les approches comportementales proposent, et sont donc souvent considérées comme trop couteuse par l’employeur. Je pense néanmoins qu’elles sont surtout plus couteuses en terme
d’économie psychique… S’arrêter et réfléchir, ça coûte et ça bouscule !


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Concernant la psychopathologie du travail, je ne peux que vous suggérer de découvrir les travaux de Christophe Dejours, le documentaire « Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient frappés » et le film « Douze hommes en colère », pas directement lié au monde du travail mais belle illustration des processus d’influence...

 

           Clémence Verley interrogée par Saladin Sane

   A suivre : Les têtes de l'emploi (3) - trombinoscope

Posté par Saladin Sane à 15:58 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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